L’École inclusive, une promesse trahie

Ouvrage et entretien avec Frédéric Grimaud, ESF, septembre 2026

 

Au fil du temps, les verrous sautent. Il devient de plus en plus toléré de dire que tous les enfants n’ont pas leur place à l’école, tant certains handicaps sont difficiles à gérer pour les enseignants. L’idéal d’une école pour tous, certes encore loin d’être atteint mais au moins garanti par la loi, aurait fait long feu. Frédéric Grimaud refuse ce fatalisme. Professeur des écoles et chercheur à l’université d’Aix-Marseille, il a publié jeudi 10 septembre l’École inclusive, une promesse trahie, ouvrage dans lequel il martèle que «l’inclusion est une chance pour l’école». A condition de remettre à plat le système. «Si l’école inclusive semble aujourd’hui vaciller […] [c’est] parce qu’elle se déploie dans une institution fragilisée par quarante années de réformes gestionnaires», analyse-t-il, appelant notamment à sortir de la course à la performance et au classement.

Vous refusez d’embrasser le discours selon lequel certains élèves n’auraient pas leur place à l’école et dites même que l’inclusion est sans doute «une des plus belles avancées philosophiques et sociales du XXIe siècle». Pourquoi ?

Il y a une petite musique qui monte en salle des maîtres selon laquelle l’inclusion, ça ne marche pas donc il faut arrêter. Je suis syndicaliste, militant à gauche, je fréquente beaucoup de réseaux où les gens défendent des causes comme l’égalité hommes-femmes, l’égalité salariale, les combats pour la Palestine… Mais sur le handicap à l’école, c’est possible de tenir un discours du style «l’école n’est pas faite pour tout le monde», et ça m’inquiète un peu.

Si on regarde cent cinquante ans d’histoire de l’école publique en France, deux grands bonds en avant ont été faits sur le plan de la démocratisation et de la justice : l’ouverture de l’école entre les garçons et les filles et le moment où les enfants des classes ouvrières sont allés à la même école que les enfants des classes bourgeoises. Il manquait quelque chose d’important, puisque les enfants très écartés de la norme, pour ne pas dire handicapés à l’époque, étaient encore dans des filières ségrégatives, ou même nulle part. La loi de février 2005 entérine le fait que tous les enfants aillent à la même école. C’est une vraie révolution, qui aurait pu achever la mutation totalement égalitaire de l’école, c’est pour ça que j’y suis fortement attaché.

Pourtant, vous dites que l’école inclusive est une promesse trahie. Trahie par qui ?

Elle a été trahie par les mêmes qui l’ont prononcée, par les politiques publiques, parce que les moyens n’ont pas été mis à la hauteur de l’enjeu de cette promesse.

Vous estimez que «l’école inclusive, c’est d’abord rompre avec une école soumise aux lois du capitalisme moderne». Pourquoi ?

Déjà pour une raison budgétaire, l’investissement dans les services publics diminue. Or l’école inclusive est la plus fragile, donc celle qui en nécessite le plus. Il y a aussi un problème dans la question de la distribution des richesses, puisque l’école privée capte une partie des fonds publics, mais elle a proportionnellement moins d’élèves en inclusion [elle scolarise plus de 17 % des élèves, mais n’accueille que 6 % des Ulis, ndlr].

Mais je ne voudrais pas que la baisse des moyens budgétaires soit tout le temps mise en avant parce qu’il n’y a pas que ça, il y a aussi cette nouvelle culture scolaire qui est une culture de l’école capitaliste, très normative. Ça s’est accéléré depuis 2010 et l’arrivée de Jean-Michel Blanquer [comme ministre de l’Education nationale] par une réorganisation des services qui tend vers le nouveau management public, autrement dit l’idée qu’on ne peut pas tout privatiser mais que, ce qu’on ne peut pas privatiser, on va le faire fonctionner comme une entreprise. L’école obéit à de nouvelles normes, empruntées au secteur privé, ce qui charrie de nouvelles normes d’organisation liées à la compétition, à l’évaluation, à la performance, en décalage avec les normes historiques de l’école. Les enfants très écartés de la norme ont alors de plus en plus de difficultés à trouver une place dans une école qui se standardise. Si on ne repense pas tout ça, on condamne ces enfants à l’échec perpétuel.

Vous faites aussi un parallèle entre l’état de l’école inclusive et l’augmentation du patrimoine des grandes fortunes. Pourquoi ?

Le 4 septembre, à la Conférence nationale du handicap, le Président n’a rien annoncé. Il n’y aura pas de titularisation des Accompagnant d’élèves en situation de handicap (AESH), pas de plan de formation digne de ce nom pour les enseignants, tout ça pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de budget pour le faire. Et pourquoi il n’y a pas de budget ? Parce que l’Etat s’est privé des recettes nécessaires pour pouvoir faire fonctionner ses services publics. Des personnes ont vu augmenter leur fortune grâce à des crédits d’impôts, des suppressions d’impôts sur la fortune, etc. et, en bout de chaîne, on fait des économies sur les personnes handicapées.

Point positif : l’éducation nationale coopère de plus en plus avec le médico-social

Ça va vraiment dans le bon sens. Quand il y a des éducateurs, des orthophonistes ou des psychomotriciens qui interviennent dans l’école, il y a une forme de déculpabilisation de l’enseignant sur ses pratiques professionnelles. Parce que souvent, c’est difficile professionnellement pour un enseignant d’avoir un élève très écarté de la norme, il peut culpabiliser, se dire qu’il n’est pas à la hauteur. Surtout, cette coopération avec le médico-social permet aux enfants de fréquenter le même lieu que les autres enfants, sans rompre pour autant avec des soins très spécifiques.

Vous émettez tout de même une critique…

Tout ça se passe hors du service public. Ça crée de très fortes inégalités territoriales parce qu’il y a des endroits où il y a des Sessad (services d’éducation spéciale et de soins à domicile) ou des orthophonistes, des endroits où il n’y en a pas. Et les plus grandes carences sont dans les quartiers d’habitats sociaux ou les zones rurales. Le fait que ce soit un service public apporte une garantie, au moins sur le papier, d’égalité territoriale.

Que faudrait-il pour que l’école inclusive fonctionne ?

Il faut qu’on acte collectivement que tout le monde doit aller à l’école. A la même école et à toute l’école, pas deux heures dans la journée. Si on dit ça, si on acte que c’est une vraie révolution, il faut tout repenser : le bâti scolaire, les programmes, la formation des enseignants, le lien avec le médico-social, etc. Malheureusement, on a une pauvreté du débat public sur l’école – de la gauche à la droite.

Ensuite, on ne modifie pas une institution sans une implication de ses acteurs et actrices, donc des profs et des AESH. Il faut leur faire confiance pour que les ressources et les modifications viennent de l’intérieur du métier. Arrêter de leur donner des injonctions et regarder ce qu’ils font déjà, parce qu’il y a plein d’endroits où ça se passe très bien, où les gens inventent des techniques, des outils, et modifient leurs postures professionnelles pour que ça marche.

Présentation sur le site de l’éditeur

Entretien dans le journal Libération, dossier Handicap au quotidien, 16/9/2026

 

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